Le pont levis vu de l'intérieur Fort de Pagny la Blanche Côte Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14

9# Le fort alternatif de Pagny la Blanche-Côte : l’art après la guerre

Le casernement Fort alternatif de Pagny la Blanche Côte Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14
« Lieu de vie alternatif »/habitat collectif dans un fort militaire
Pagny la Blanche-Côte, Meuse
Crée en 2014
11 habitant.es
Boulangerie à l’ancienne, créations artistiques
Valeurs : autonomie, modes de vie alternatifs, création culturelle
Période de présence : 1 semaine début août 2021
Distance à vélo depuis le lieu de départ : 151 km
Type d’accueil : au cas par cas

Les plateaux de l’Est

Depuis le début de mon voyage, je dois dire que le paysage n’a pas beaucoup changé. Que ce soit la Normandie, le Nord ou la Belgique, la nature reste une campagne faite de cultures céréalières, de prés, de bois plus ou moins étendus sur un terrain plus ou moins vallonné. Il m’a fallu attendre de redescendre plein Sud à travers la Meuse depuis la Belgique pour admirer les grands plateaux calcaires de Lorraine. C’était à la fois beau et déconcertant de voir ces montagnes présenter leurs flancs blancs et de constater que bien souvent des installations minières rongeaient peu à peu ces géants minéraux. J’ai d’ailleurs dû à plusieurs reprises me faufiler au milieu de ces usines dantesques qui produisent sans relâche de la chaux et du bicarbonate de soude.

Un morceau d’Histoire

Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14
Arrivée sur le croissant rocheux

Après trois jours de vélo et une halte dans la belle ville de Commercy, après avoir à nouveau vécu un enfer pour y parvenir, me voilà aux abords de l’un des lieux les plus étonnants de tout mon voyage ! Au milieu d’un territoire de plaines au Sud-Ouest de Nancy se dresse une singularité géologique, un immense croissant de lune de roche calcaire qui culmine à 385m d’altitude. A son sommet, trois forts militaires[1] ont été construits à la fin du 19ème siècle pour défendre le pays contre d’éventuelles menaces germaniques. Jugé « sans rôle majeur par rapport à 1874 », cet « ouvrage de troisième ligne non modernisé » est désarmé juste avant la Grande Guerre au profit d’autres édifices. Il n’y a donc jamais eu de casernement dans ces forts si ce n’est « une très faible garnison pour occuper l’ouvrage »[2] et encore moins d’affrontements militaires. Laissé à l’abandon pendant un siècle, l’un d’eux est racheté en 2014 par deux couples qui veulent fonder un lieu collectif.

Le pont levis Fort de Pagny la Blanche Côte Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14
Le pont levis

Passée la grosse chaîne qui sert de portail, on pénètre dans un espace boisé. A gauche, le parking, à droite, l’allée continue et passe entre deux hautes buttes de terre. Un coup d’œil sur la gauche permet d’apercevoir les imposants piliers qui ornent l’ancienne entrée et qui contiennent la machinerie du pont-levis. Encore quelques mètres en pente douce et on arrive en face du casernement principal, un long bâtiment semi-enterré construit sur un seul niveau avec la pierre blanche locale et percé de fenêtres et de portes toutes identiques. A cause de certaines infiltrations, le dessus de l’édifice a été protégé sur toute sa longueur par un toit en bac acier qu’un ami grapheur du collectif a décoré pour apporter un peu de couleur à cette façade plutôt austère. C’est ici que le collectif se rassemble la plupart du temps. A l’intérieur s’alignent plusieurs grandes salles voutées identiques, toutes débouchant sur la façade et communiquant à l’arrière par un long corridor. Un peu plus tard, les habitants des lieux me feront découvrir le reste des entrailles du monstre. Corps de garde, magasin à poudre, travers-abri, débouché d’infanterie* sont autant de galeries obscures et de petits recoins voutés. Certains de ces recoins servent même d’hébergement à des espèces protégées de chauve-souris. A certains endroits, des pans de l’édifice sont partiellement détruits et à d’autres la nature a pris ses quartiers. Le lieu semble témoigner d’une époque charnière dans l’art de la guerre où se mélangeait des armes à la pointe de la modernité comme des canons de gros calibre et des construction défensives en pierres de taille qui rappellent le Moyen-Age à l’image du pont levis et des douves sèches. De par sa nature, le fort apporte au collectif un côté survivaliste puisque ce type d’édifice est conçu pour résister aux attaques et aussi pour être autonome comme en témoigne les citernes à eau intégrées à l’édifice et qui se remplissent par infiltration de l’eau de pluie.

L’art après la guerre

Fort de Pagny la Blanche Côte Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14
« Bienvenuuuue »

Des créations artistiques viennent participer à l’étrangeté du lieu. Un visage de vieil homme sculpté dans le mur trône sur le ‘coffre d’escarpe’ [2] à gauche du casernement. Des structures métalliques faites par Nino en forme de pointes qui ondulent recouvertes de toile sont visibles à plusieurs endroits. Des graphes inspirés des dieux de l’Egypte anciennes ornent les faces intérieures des piliers du pont-levis et juste à côté, cette statue d’enfant de style steam-punk couleur vert-de-gris donne un aspect inquiétant à l’endroit. Les arts font parties de l’ADN du projet et participent tout de même à rompre l’austérité des lieux.

Cette propriété en indivision se partage entre huit propriétaires, pas tous habitants, et 11 personnes résidents sur le lieu… ou plutôt 12 car le hasard a fait que, pendant mon séjour, le 1er aout, Alexia et Nino, un des deux couples fondateurs ont vu naître leur deuxième enfant ! Il y a aussi des locataires sur les lieux. C’est le cas de Stéphane, dit « le Stouf », de sa compagne et de leur bébé d’un an qui est lui aussi né le 1er août ! Ils me prêtent la petite caravane où je loge. La cuisine commune est dans une des salles voutées du casernement. Pour le moment, elle sert aussi de salle de jeux…  Les habitants logent pour la plupart dans des habitats légers : yourte, maison-cabane, caravane sur les hauteurs du fort c’est-à-dire à l’arrière du casernement, juste avant les douves sèches qui ceinture tout l’édifice. Seules Alexia et sa famille se sont créer un appartement dans la deuxième salle voutée. Certains envisagent de se construire une maison en dur l’un des deux ‘magasins à obus vides’ [2]. Il s’agit de massives constructions carrées semi-enterrées percées d’une sorte de grand tunnel dont le fond est muré. Percez le fond du tunnel et vous obtenez un solide rez-de-chaussée ouvert au Sud prêt à accueillir la construction de niveaux supérieurs.

Une boulangerie à l’ancienne

Prêt pour l’enfournement !

Je passe beaucoup de temps avec Sébastien. Ce propriétaire pas encore habitant est LE boulanger du fort ! En effet, parti de rien il y a tout juste 2 ans, les habitants ont construit un authentique four à bois en briques et le fort abrite désormais une boulangerie 100% artisanale. Extérieurement, l’OSB est encore apparent mais la porte d’entrée a été posée la veille de mon arrivée ! Faire du pain à l’ancienne est vraiment une activité complexe. Entre la chauffe du four qui dure plusieurs heures, la préparation des pâtes à pain et la cuisson, tout est affaire d’organisation et de réactivité et chaque étape nécessite d’en maitriser les subtilités à l’image des différences de température, et donc de temps de cuisson, selon la position du pain à l’intérieur du four. Sèb y met une belle énergie et le résultat s’en ressent : son pain est délicieux ! Il fait deux fournées par semaine et vend sa production aux habitants du fort et à quelques clients dans les villages alentours.

Parmi les habitantes, il y a Sarah, une sculptrice sur verre. Nous l’aidons à déplacer son four pour une futur prestation au même endroit que le concert. Nous nous rendons également dans un autre lieu collectif où travail un forgeron. Sarah lui a commandé des pièces pour sa prochaine démonstration. Avec son compagnon, ils sont sur le point d’achever la construction de leur maison en matériaux naturels sur les hauteurs du fort. Nous aurons l’occasion de passer quelques heures avec eux.

Quelques jours après mon arrivée, nous sommes rejoints par Stéphane, un vieil ami de Sèb, lui aussi nomade, qui passera plusieurs semaines au fort. Le courant passe bien entre nous et notre petit trio bourlingue pendant plusieurs jours. Visite du fort, soirée autour du feu, livraison du pain avec apéro près de la rivière, concert sur les berges d’un petit étang aménagé en lieu de loisir, plein de bons moments qui font la richesse de mon séjour.

Un collectif dans la tourmente

Je ne suis pas vraiment wwoofeur sur le lieu. En fait, quand j’ai pris contact avec le collectif, le Stouff, mon contact, m’a dit qu’une semaine complète de wwoofing n’était pas possible car le collectif traversait une période délicate et que rien n’était organisé pour recevoir des personnes extérieures. En effet, les habitants commencent tout juste à entrevoir la fin d’un période sombre de leur histoire. Un des couples fondateurs s’étant séparé avec fracas, les répercussions sur le collectif ont été terribles, au point de créer un schisme au sein du groupe. Personne n’avait anticiper un tel ouragan. La crise était telle qu’ils envisageaient de recourir à une prestation extérieure pour les aider à résoudre le problème. C’était comme si cet événement déclencheur sensé resté isolé s’était infiltré dans toutes les failles de l’organisation et avait révélé et exploité les faiblesses du collectif pour conduire à une situation détestable. Malgré tout, le collectif n’a pas implosé puisque les habitants sont toujours là et Nino a la sagesse de reconnaitre leur échec et qu’il aurait fallu faire les choses autrement. N’est-ce pas là la première étape sur la voie de la guérison ?

Non pas 1, non pas 2… mais 3 forts !

La batterie d'Uruffe Fort de Pagny la Blanche Côte Meuse Grand Est Collectif Fort militaire guerre 14
La batterie d’Uruffe

Avec Sèb et Stéphane, une de nos dernières aventures a été de visiter un autre des trois forts : « La batterie d’Uruffe ». D’après les souvenirs de Sèb, le chemin d’accès est bien ici mais là où le chemin carrossable débouche sur un champ, impossible de savoir si nous sommes sur la bonne voie et où se trouve ce fort. Un coup de fil plus tard, nous voilà engagé sur un sentier forestier presque invisible de l’extérieur et manifestement peu entretenu. Après 10 minutes de marche, nous voici en face des ruines de la batterie d’Uruffe. L’architecture est pensée sur le même principe que la batterie de Pagny en plus imposante. L’endroit est majestueux. D’immenses arbres mêlent leurs racines aux pierres. Sous une végétation luxuriante et totalement maîtresse des lieux, les vestiges du fort sont encore bien présents à l’image de ces cités perdues précolombiennes. Même si le délabrement est avancé, certaines salles elles aussi voutées sembles quasiment intactes. Une fois à l’intérieur, nous nous penchons au-dessus d’une petite citerne en maçonnerie. L’eau semble parfaitement limpide et même buvable ! Là encore, des recoins sombres et des escaliers qui descendent on ne sait où font de l’endroit un inquiétant labyrinthe.

Avec un jour de plus à Pagny et l’interview de Nino en poche, je repars plein Est pour un zig zag vers ma 10ème étape, la maison forestière de la Soye (10#).

Activités réalisées :

  • Extraction de la cendre, dessouchage et réorganisation des pierres du contour d’un espace à feu de camp
  • Remontée de seaux de cailloux sur 8m pour recouvrir un chemin
  • Rangement selon la méthode 5S d’étagères de la cuisine commune
  • Montage d’un barnum
  • Ramassage de pommes de pin
  • Amélioration des loquets de fermeture d’une barrière à animaux

[1] Les trois fort mentionnés appartiennent à un ensemble plus important appelé « la trouée de Charmes ». Il s’agit du « Fort de Pagny la Blanche Côte », de la « batterie d’Uruffe » et de la « batterie de Pagny ». C’est dans ce dernier que ce trouve l’écolieu visité. Ainsi, dans le reste de l’article et sauf mention contraire, l’expression « fort de Pagny » ou « fort » désigne la « batterie de Pagny ».

[2] Citations tirées de/ plus d’informations et plan du fort sur fortiffsere.fr/troueedecharmes/

Le podcast

Disponible sur les plateformes d’écoute

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