23# Les Jardins du Muscardin : un village auto-construit

La maison de Ieva et de Christophe
Village en copropriété
Luc en Diois, dans la Drôme
Année de création : 2015
10 foyers
Maraîchage
Valeurs : auto-construction, entraide
Période de présence : 5 jours début mars 2022
Distance à vélo depuis le précédent lieu : 56 km
Accueil : 1 wwoofeur pour le maraîchage

C’est reparti !

Le soleil sur les ruines du château d'Escoulin
Drôme
Auvergne-Rhône Alpes
Paysage
nuage
Le soleil sur les ruines
du château d’Escoulin

Le soleil brille de mille feux pour m’accompagner dans ce nouveau départ en ce dernier jour de février. Je quitte Anne Clémence après l’état des lieux sur une note convivial malgré les quelques tensions qu’il y a pu avoir y entre nous. Après 80 jours de sédentarité dans la petite roulotte de la ferme de la Sauzy (22#), me voici à nouveau en selle pour de nouvelles aventures. Le souffle de l’excitation habite chaque parcelle de mon corps et cette énergie me donne envie d’avaler les kilomètres. La Drôme m’offre encore de magnifiques paysages à commencer par le plateau du village de Plan-de-Baix vu d’en dessous. Nombreux sont les moments où je me sens tout petit au milieu de ces immenses défilés rocheux. La végétation est belle elle aussi même si le printemps ne l’a pas encore réveillée. Après avoir rejoint la D93, cette artère qui traverse tout le Diois, la route est toute tracée jusqu’à ma destination de la journée puisque je me rend à Luc-en-Diois. J’ai une pensée pour Habiterre (20#) et Lomézon lorsque je retraverse Die. Par chance, la première étape de ce retour aux affaires est à une journée de chevauché ce qui m’évite d’avoir à solliciter l’hospitalité et me permet de reprendre progressivement mes habitudes de voyage. De plus, les soirées sont encore fraiches et la nuit tombe tôt.

C’est donc entre chien et loup que j’arrive au Jardins des Muscardins. Situé à l’entrée de la ville, l’endroit me fait l’effet d’un décor de cinéma. Je suis très bien accueilli par Christophe, le maraîcher, et sa compagne Ieva, mes hôtes pour la semaine. Fabrice est là aussi et participe à mon installation dans la petite caravane que j’occupe.

Un décor de cinéma

Le gymnase et la plateforme extérieure
Le gymnase et la plateforme extérieure

Le lendemain, à la lumière du jour, je peux mieux appréhender la configuration des lieux. Autour d’une sorte de rond-point se rassemblent une dizaine de maison, toutes éco et auto-construites, auxquelles s’ajoutent quelques caravanes. Comme à la Baraque (4#), une grande diversité des techniques et des architectures est présente : l’une a une forme d’escargot pour symboliser l’éloge de la lenteur, une autre une forme de goutte d’eau pour casser le style rectangulaire habituel. Malgré les six années d’existence du projet, plusieurs de ces habitations ne sont pas terminées. De même, les espaces extérieurs sont dans leur état brut : terre nue et gravier grossier dominent. Il y a aussi une sorte de gymnase, un grand bâtiment dont l’architecture peut faire penser à l’opéra de Sydney et qui existe grâce au travail d’un groupe de circassiens. Je remarque une structure externe qui entoure le bâtiment sans y être lié. Ce n’est donc pas une charpente extérieure. Il s’agit en fait d’un moyen pour que le toit du bâtiment puisse être parcouru… par un funambule !, un « délire de circassien » comme Christophe le décrit en plaisantant.

Un projet de plus en plus collectif ?

Au moment où je suis présent sur le lieu, le projet n’a pas de statut collectif car, même s’il n’y a pas de barrière entre les habitations, chacun possède une parcelle en copropriété standard et toutes ces parcelles convergent vers le centre du rond-point à la manière de parts de pizza. Une maison commune est envisagée sur l’emplacement de ce rond-point mais aujourd’hui, chaque foyer se concentre sur sa propre habitation. Il n’y a pas non plus de charte ou de valeurs communes officialisées. De même, chaque foyer étant encore beaucoup accaparé par la construction de sa maison, chantiers, rassemblements, animations et autres rituels collectifs se font de façon informelle selon les besoins et les disponibilités de chacun. Malgré tout, la solidarité et l’entraide sont bien là, à l’image de l’aménagement de la cuisine de mes hôtes réalisé par un autre habitant du lieu avec une rétribution en nature.

SOS objet maltraité

Ce n’est pas pour blâmer ce lieu et encore moins ces habitants et habitantes, c’est simplement que son observation a cristallisé dans mon esprit une réflexion que j’aurais pu avoir dans de nombreux autres lieux visités, avant et après celui-ci. C’est en voyant cet espace extérieur pas encore aménagé où se mélange matériaux de construction, jeux pour enfants en plastique et outils divers dans des conditions de stockage douteuses que me suis interrogé sur notre rapport aux objets. Quel que soit l’objet que l’on considère, son existence sous nos yeux ou dans notre main est le fruit du travail de plusieurs dizaines et indirectement plusieurs centaines de personnes qui y ont passé de façon cumulée plusieurs centaines voire plusieurs milliers d’heure de travail. Le droit que confère la propriété privée donne jouissance absolue du propriétaire sur l’objet, droit qui inclus son anéantissement total. Mais n’y a-t-il pas un devoir vis-à-vis des travailleurs et des travailleuses qui ont permis à cet objet d’exister, le devoir d’en prendre soin et de maximiser sa longévité ? Dans un contexte où les magasins surabondent de produits manufacturés et où la notion de « pouvoir d’achat » est sacralisée, ce mépris envers les objets ne serait-il pas symptomatique de notre société malade ? Dans cette société, ils dévient courant et tout à fait pertinent d’entendre des voix qui s’élèvent pour faire respecter les droits humains et le respect du vivant… mais qu’en est-il des objets ? Ne méritent-ils pas aussi le respect ? Les respecter ne serait-il pas une façon de reconnaitre et de respecter le travail des autres, et par conséquent, de respecter l’autre lui-même ?…

Un mandala au caca

Le mandala en préparation

Au quotidien l’ambiance est bonne et le travail agréable. Nous créons une sorte de mandala fait de plusieurs petits ilots juste devant la maison de Ieva et Christophe où nous plantons diverses plantes aromatiques et fleurs. La première étape est d’ôter les racines de chiendent qui parcourent le sol. C’est un peu physique mais cela semble surtout interminable. La suite est plus facile.

Pour amender le sol, nous prélevons dans les toilettes sèches situées à proximité la partie la plus décomposée. Dans les lieux que j’ai visités, l’utilisation de toilettes sèches est une pratique très courante. Mais qui dit toilettes sèche dit gestion des matières. Parfois, et c’est le cas ici, l’espace qui les accueille est assez grand pour les contenir jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment décomposées pour être utilisées. Parfois aussi, il y a deux bacs : l’un accueille les matières au quotidien et l’autre sert de bac de maturation. Lorsque le premier bac est plein, le contenu du second est prêt à être utilisé. Il est alors prélevé et la fonction des bacs est intervertie.

Dans tous les cas, la grande question reste la durée de maturation. Combien de temps faut-il entre l’émission des matières et leur utilisation sur les cultures de façon à ce qu’elles soient suffisamment décomposées pour être facilement assimilables par le sol et que les éventuelles « mauvaises » bactéries qui trouvent un terrain favorable dans le tube digestif aient eu le temps de disparaitre sans pour autant que les matières soient trop décomposées et que leur pouvoir nutritif soit dégradé ? Il n’existe pas de consensus sur cette question. Comme réponse, Christophe avance six mois car il privilégie l’aspect nutritif. D’autres vont jusqu’à trois ans. Il faut aussi tenir compte du fait qu’un stockage long nécessite forcément de plus grandes capacités de stockage…

Une maison naturelle

La maison de Ieva et de Christophe
La maison de Ieva et de Christophe

A l’aide d’une petite remorque, nous rapportons du composte de feuilles pour couvrir les buttes. Nous en profitons pour donner à manger aux deux petits ânes de Christophe. Dans les serres, nous participons, avec Fabrice, aux opérations courantes de désherbage manuel et de récolte. Pour les repas, nous nous retrouvons chez Ieva et Christophe avec leur fils et leurs deux filles. Leur grande maison, même si elle est habitable, est encore en construction. Le toit est incomplet et donc recouvert d’une bâche et l’aménagement de la cuisine est en cours. Une grande pièce principale ronde accueille les espaces de vie : salle à manger et cuisine, ainsi que la chambre des parents en mezzanine à l’image de la yourte de Lola et de Fabien à la ferme de TANGA (1#). Les chambres et la salle de bain semble être saillantes par rapport à cette structure ronde même si, de l’extérieur, tout ceci ne forme qu’un seul cercle. Entièrement faite avec des matériaux naturels comme la terre-paille pour les murs, Christophe a coupé et taillé lui-même les poutres en bois brut qui forment la charpente auto-portée. Je l’aiderai à poncer les planches qui formeront le futur escalier encore absent lors de mon séjour.

Un peu d’arboriculture

La parcelle d'arbres fruitiers
Arboriculture
Drôme Luc-en-Diois
Auvergne-Rhône Alpes
La parcelle d’arbres fruitiers

Christophe souhaite aussi diversifier son activité et a donc planté deux parcelles d’arbres fruitiers. Nous partons les visiter un matin. La première est une plantation classique réalisée sur un pré. Avec Factrice et un autre ami, nous y taillons les jeunes arbres, principalement des pommiers et des poiriers, en prenant soin de désinfecter les lames du sécateur pour ne pas transmettre d’éventuelles maladies à tous les arbres. L’idée est d’orienter la pousse pour créer les futures branches charpentières. Il faut aérer le centre de l’arbre en coupant les branches qui sont trop proches des autres. Mais il ne faut pas non plus trop couper car plus on taille, plus il faudra tailler à l’avenir. De même, en choisissant les branches que l’on coupe, on peut décider d’orienter la pousse vers le haut ou au contraire, de faire en sorte que la ramure s’étale.

La seconde parcelle est différente. Le terrain est beaucoup plus sauvage. De nombreux pieds d’aubépine poussent naturellement. Or, il se trouve qu’aubépine et pommiers sont de la même famille : les rosacés ! Cet heureux hasard a permis à Christophe d’utiliser les pieds d’aubépine comme porte-greffe de ses futurs pommiers. Je suis ébahi par le génie de cette pratique ! En plus de dispenser de la plantation des porte-greffes dans le sol ce qui réduit le travail à la pose des greffons, ces porte-greffes seront de fait beaucoup plus robuste que des arbres qui auraient poussés ailleurs avant d’être planté puisqu’ils ont poussé spontanément sur ce terrain. Quel gain de temps et quelle efficacité !

L’Asie est dans le pré

En plus d’être maraîcher, il se trouve que Christophe est aussi… professeur de taï-chi-chuan, un art martial chinois ! J’ai donc la chance, par une belle matinée ensoleillée, de participer à son cours sur la grande plateforme prévue pour les activités extérieures. C’est une belle découverte pour moi. Ces mouvement fluides et lents qui s’apparentent parfois à des étirements vous amène à utiliser votre corps d’une façon atypique et différente des sports que j’ai eu l’occasion de pratiquer. Il y a avec nous cinq participants, tous et toutes des habitué.es.

Gla-gla !

A la fin de la séance, il nous est proposé de nous baigner dans la Drôme qui coule en bordure du terrain. Cette rivière que j’ai vu couler à Crest là où elle est la plus large puisque qu’elle se jette dans le Rhône peu après n’est ici qu’un petit torrent de montagne de quatre ou cinq mètres de large. Comme vous vous en doutez, sa température en ce début de mois de mars n’est pas des plus élevée ! Mais cela ne dérange en rien Christophe et ses élèves qui semblent aguerrit à la pratique Wim Hof, du nom de ce néerlandais qui a développé une méthode de renforcement des capacités physiques principalement fondée sur des expositions régulières au froid[1]. Un peu retissant au début, l’idée de vivre une nouvelle expérience et, on ne peut pas être plus dans ce cas, de « sortir de ma zone de confort » me pousse à me joindre au groupe… dans le plus simple appareil bien entendu. Les conditions sont très favorables car je me sens entouré de personnes bienveillantes et les deux heures que nous venons de passer au soleil à nous activer m’ont bien réchauffé. Car Christophe me met en garde sur ce point : « Si d’emblée tu as froid, il ne faut pas y aller ! ». La préparation mentale a aussi beaucoup d’importance et les minutes qui précèdent l’immersion sont décisives pour prévenir son psychisme qu’il va subir quelque chose de perturbant.

C’est donc en confiance que je me suis mis à l’eau avec le groupe en m’immergeant le plus rapidement possible jusqu’au cou une fois que les orteils sont dans l’eau pour ne pas avoir le temps de penser et que la préparation mentale ne s’effondre. La sensation est saisissante. Mon corps réagit effectivement comme s’il était confronté à quelque chose d’anormal, d’inhabituel, d’alarmant et même de dangereux. Ma respiration s’accélère et s’amplifie. C’est le remède que mon corps a à sa disposition pour contrer les effets du froid. Les visages sereins et silencieux de mes compagnons qui me regardent tous participent à me calmer et à me rassurer. Le simple fait de ne pas être seul et que des personnes soient à même de me porter assistance si la situation dégénérait m’aident à vaincre la sensation de détresse dans laquelle je me trouve et me permettent de rester plus longtemps dans l’eau. Ma respiration saccadée fini par faire naître une douleur au niveau du diaphragme et c’est ce qui me pousse à mettre fin à l’expérience. Je sors précipitamment de l’eau. Tout va bien, pas de chancellement ou de vertiges, seulement une sensation de brulure passagère sur toute la peau du corps. C’est aussi pour cette raison qu’il est préférable de s’immerger nu car le tissu ne ferait que renforcer cette sensation de brûlure. C’est avec le sourire et les félicitations des membres du groupe que je me sèche et me rhabille, fière d’avoir repoussé mes limites. Ce cours de taï-chi et surtout ce bain dans la Drôme glacée resteront parmi les souvenirs mémorables de cette aventure.

Après l’agriculture, la culture

Ieva, d’origine lettone, est journaliste en géopolitique et me partage son point de vue sur le conflit russo-ukrainien qui en est alors à ses débuts. Un soir, le film du député François RUFFIN Debout les femmes ! est projeté chez un habitant du lieu suivi d’un temps d’échange en présence de deux élus. Ce film documentaire montre les femmes invisibles qui assurent les services de base indispensables au fonctionnement de la société et aussi la lutte de ce député pour défendre leurs droits et leur reconnaissance. Nous sommes une bonne vingtaine à être présent et Ieva participe activement à l’échange. Cet évènement fait partie des animations que le lieu essaie de rendre régulières.

Un autre soir, nous sommes invités chez Jean-Claude, un autre habitant, celui de la maison en goutte d’eau. Sa compagne et ses filles et d’autres habitant.es sont là. Toute la salle à manger-cuisine est en arc de cercle. JC nous fait remarquer que les étagères jusqu’il a lui-même taillé et qui parcourent le mur arrondi sont faites de larges planches dont la courbure est naturelle.

La Drôme, territoire vivant

Un matin, j’accompagne Christophe au marché de Luc-en Diois. Les ventes se passent bien et la recette est correcte, quelques centaines d’euros. Les autres commerçants nous offrent des petites gâteries comme des crevettes tempuras ou encore un petit verre de vin blanc en compagnie du marchand de vin et des habitués. Un peu plus loin, nous livrons le bar associatif local et la jeune taulière nous offre le café. Ces petits gestes, ces petites attentions généreuses sans aucun doute réciproques de la part de Christophe ont un joyeux parfum de fraternité et de liberté et participent à créer des liens fort entre les différents acteurs du territoire qui vont bien au-delà des échanges commerciaux. Ce parfum semble s’être rependu à travers toute la Drôme où se tisse un réseau d’entraide riche et vivant qui fait déjà émerger le nouveau monde.

Alpes me !

La vallée de Counbauche
vue du col des Tourettes

Ayant promis à Christophe de finir le ponçage des planches du futur escalier, je m’y attèle le matin de mon départ. Cette fois, il me faudra trouver un endroit pour passer la nuit car le prochain écolieu, le Hameau des Damias (24#), est à deux journées de vélo. Les kilomètres que je parcours ces jours-là resteront parmi les plus beaux de mon voyage… mais aussi parmi les plus abruptes ! Même si la Drôme fait elle-aussi partie du massif des Alpes, la fameuse route D93 se faufile habilement entre ses massifs. Mais à présent, le Sud-Ouest de la France et son relief que je redoutais depuis le début sont bien là ! En effet, les Hautes-Alpes portent bien leur nom et il me faut franchir deux cols à 963m et 1126m d’altitude le premier jour. Même si chaque mètre de piste est grappillé au prix d’un effort intense, la récompense est de relever la tête pour constater que la vallée d’où je viens s’est enfoncée sous mes pieds et que je domine à présent un paysage grandiose qui s’étend très loin. La descente qui suit, bien qu’extrêmement rapide par rapport à la montée, offre elle-aussi des sensations grisantes et je n’ai qu’à me laisser porter jusqu’à la ville de Serres où je vais passer la nuit. Ma recherche d’hébergement ne sera d’ailleurs pas sans surprise……


[1] www.wimhofmethod.com

Le Podcast

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